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« C’est comme un grain de sénevé… » (Cf. Mt 13, 31-32)

C’est le 1er novembre. Les petites sœurs de Vienne sont en mission à Linz, une ville à deux heures de la capitale autrichienne. Elles ont été invitées par le curé d’une paroisse à célébrer la liturgie festive de la Toussaint et à vivre la mission de mendicité dans le quartier de la paroisse. C’est un quartier pauvre où vivent de nombreuses familles d’émigrés et de réfugiés.

Il est midi. Deux petites sœurs frappent à la dernière porte d’un rez-de-chaussée. La porte s’ouvre. Dans l’embrasure se tient un homme à la carrure impressionnante. Un grand homme aux grandes dents souriantes. Pas besoin de lui expliquer davantage la raison de notre venue. « Voulez-vous emporter la nourriture ou bien manger chez moi ? », demande-t-il avec délicatesse. « Nous serions heureuses de manger chez vous… », répondons-nous.

Alors, le grand homme ouvre grand sa porte. C’est un très petit logement dans lequel nous pénétrons, une pièce surchauffée et sombre, encombrée de milliers d’objets, une véritable petite caverne d’Ali baba, où règne l’odeur de poulet grillé. « Je viens justement de finir de préparer le repas pour un ami qui vient ce soir. Vous allez le manger. Asseyez-vous sur le canapé. Ne vous inquiétez pas. J’en grillerai d’autre ! » Et l’homme déniche deux assiettes qu’il passe sous l’eau, essuie avec du papier linge et garnit soigneusement. Puis il nous sert son délicieux repas.

Nous proposons de bénir cette nourriture, il accepte et écoute le chant. Il nous dit qu’il doit aussi terminer sa prière et s’en va dans l’autre pièce s’agenouiller sur le tapis. Nous avons en effet frappé au moment où il priait. Quelques instants plus tard, le grand homme revient et s’assoit avec nous. Alors, nous faisons connaissance avec Ismaël.

Depuis trente ans Ismaël vit entre l’Autriche et l’Égypte, sa terre natale. Il se met à sourire. Notre visite lui rappelle le souvenir des deux Sœurs blanches qui enseignaient à l’école. Il nous montre grâce à internet une vieille photo de classe où l’on voit les deux sœurs parmi une bonne trentaine d’enfants parfaitement alignés sur plusieurs rangs. « Vous me rappelez ces sœurs ; et le gros, c’est moi ! », fait-il dans un grand sourire.

Il nous dit sa foi en Dieu : « Je suis musulman, et vous, vous êtes chrétiennes catholiques ? C’est bien ça ? Ceux qui font le mal au nom de Dieu, ce sont des insensés ! Dieu a un cœur pour tous ! Dieu est Miséricorde. » Ismaël prononce avec conviction le mot miséricorde dans sa langue.

« Oui, Dieu est comme une mère, il a les entrailles d’une mère. Même si on ne fait pas tout très bien, Dieu nous pardonne… Mais en fait Dieu est plus qu’une mère, réfléchit-il lentement, car Il est Miséricorde ! » Fascinées, nous écoutons Ismaël livrer avec ardeur et simplicité son expérience de la Miséricorde, une connaissance familière, quotidienne et tellement authentique.

Mais ce n’est pas tout. Voilà qu’Ismaël a encore quelque chose à nous dire. « J’ai un secret… » Un silence tombe dans la pièce. « Je ne l’ai jamais dit à personne, continue-t-il doucement, mais chaque matin et chaque soir, j’ouvre la fenêtre et je donne à manger aux petits oiseaux. » Là, le sourire d’Ismaël est immense, c’est comme un lever de soleil. « Ils viennent par dizaine et je leur donne des grains de riz. Ils s’approchent tout près de moi. »

Le visage attendri, il nous montre les photos qu’il a prises de ses petits compagnons. Tel est le secret d’Ismaël : un grand cœur, doux et vulnérable, débordant de bonté pour les petits oiseaux dont le duvet tremble. S’il y a un évangile à dédier à notre ami, c’est sans hésitation la parabole du grain de sénevé. « C’est comme un grain de sénevé… » (Cf. Mt 13, 31-32).

Oui, le grain de sénevé, la plus petite des graines qui sont sur la terre, c’est bien Ismaël, un homme enfoui dans la pauvreté de sa vie mais dont le cœur est devenu grand, très grand, comme un arbre, au point que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses branches… ainsi que deux petites sœurs, un jour de Toussaint à Linz.

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